Le mouvement Dada
New York
Pendant ce temps, à New York, se jouait un autre épisode essentiel du drame, avec l'arrivée, en 1915, de Francis Picabia et de Marcel Duchamp dans la métropole américaine. Préparé par l'exposition d'art moderne dite "Armory Show" de 1913, où les deux hommes avaient exposé des toiles d'inspiration cubiste (Nu descendant un escalier de Duchamp et Procession à Séville de Picabia) qui avaient causé un premier scandale, le mouvement de libération artistique impatiemment attendu depuis le début du siècle par toute une génération de jeunes plasticiens allait s'amplifier avec l'arrivée à New York de plusieurs Européens en rupture de conscription. C'est ainsi qu'Albert Gleizes, Jean Crotti, Henri-Pierre Roché, Arthur Cravan, Edgar Varèse et bien d'autres allaient, avec Duchamp et Picabia, s'intégrer vers cette époque aux petits cénacles new-yorkais d'avant-garde, tels que la galerie 291 du photographe Alfred Stieglitz. De jeunes Américains vinrent étoffer ce noyau initial, comme Morton Schamberg, Walter Pach, John Covert, Arthur Dove et surtout Man Ray, le cerveau le plus inventif et le personnage le plus typiquement dadaïste.
Beaucoup plus préoccupé d'art que de littérature, le groupe new-yorkais allait porter à la peinture illusionniste les coups les plus décisifs. Duchamp, sortant de l'impasse du cubisme où il s'était tout d'abord engagé, allait remettre en question le principe même de l'acte créateur ; dès 1912 , il avait renouvelé le thème de la machine, d'abord en la transposant en éléments plastiques (La Mariée), ensuite en créant une symbolique anthropocentrique autour de son fonctionnement (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, 1915-1923),

enfin en l'intronisant telle quelle dans sa forme brute au nouveau Parnasse (Roue de bicyclette) : ce seront alors d'infinies variations sur le motif des "Ready-mades", ces objets usuels promus à la dignité d'oeuvres d'art du seul fait de leur élection par l'artiste. Le plus célèbre d'entre eux sera un urinoir, présenté sous le titre de Fontaine par Duchamp à l'exposition des Indépendants de New York en 1917 et qui, archétype des "objets trouvés" du Pop Art, a pris depuis lors place dans l'histoire de l'art moderne américain.
Quant à Picabia, il devait, avant de partir pour la Suisse en 1918, briser net avec ses antécédents orphiques et tendre vers une esthétique de plus en plus dépouillée, quête qui devait culminer avec ses épures mécanomorphes des années 1917-1918.
De Zurich, Dada allait essaimer d'une part en Allemagne, d'autre part à Paris.